Israel – société en guerre permanente : Introduction — par Eli Lobel et Mikhal Marouane

30 June 1976

in Articles, Khamsin 3


Le numéro 3 de Khamsin suit fidèlement les événements du Proche-Orient. Deux faits dominent l’actualité récente : la guerre du Liban, la naissance ou plutôt la renaissance de la lutte populaire palestinienne dans les territoires occupés et même à l’intérieur des frontières israéliennes d’avant juin 1967. Ce réveil populaire palestinien aggrave encore la crise très profonde de la société israélienne, crise déclenchée ou révélée par la guerre d’octobre 1973.

« Israël — société en guerre permanente » est notre dossier central. L’analyse de classe de la société israélienne, menée dans le long article de notre camarade Avishai Ehrlich, et les autres pièces du dossier s’articulent autour d’un même type de questions : quelles sont les alliances de classes concevables dans notre lutte démocratique et révolutionnaire ? Pour A. Ehrlich et I. Shahak, tous deux militants israéliens, nous devons combattre toute illusion sur l’existence d’une « gauche » sioniste qui, tout en restant sioniste, deviendrait un allié dans un front populaire antiraciste et antichauvin. A. Ehrlich considère que le plus grand danger pour la démocratie et pour la paix provient de la capacité de la classe dirigeante sioniste de maintenir ou plutôt de refaire l’unité nationale, et non d’une prise de pouvoir par une « droite » classique, fasciste et chauvine, dans le sens européen. Le « bloc de la foi » (Gush Emunim) et ses manifestants zélés ne peuvent espérer parvenir à leurs fins que pour autant que ses thèses farouchement annexionnistes seraient adoptées par une puissante coalition englobant la totalité du camp sioniste.

Les collaborateurs de notre dossier n’ont pas soulevé une autre question, toute différente en effet, à savoir qui parmi les composantes sionistes, sera le mieux placé pour faire accepter les concessions que les forces extérieures, avec ou sans une autre guerre, pourraient imposer : retrait des territoires occupés, reconnaissance et acceptation du peuple palestinien et de son Etat. Autre question laissée à l’écart : quelles sont les forces socio-politiques qui donneront naissance à un mouvement révolutionnaire de masse, et dans quelles conditions ? Enfin, l’article d’A. Ehrlich polémique avec la position « frontiste » du parti communiste israélien — Rakah. Or, il semble qu’une discussion soit engagée au sein de ce parti, précisément sur ce point des alliances politiques éventuelles. Nous serons d’ailleurs heureux de publier leur réaction à notre dossier.

« Vivre ensemble », entretien entre S. Hammami, représentant de l’O.L.P. à Londres et notre camarade M. Machover, placé en tête du dossier, est aussi sa conclusion, et le centre de toute notre activité : créer les conditions pour qu’on puisse vivre ensemble et lutter ensemble pour la libération nationale et sociale.

Le Liban, tombé dans le « gouffre du confessionnalisme », comme l’écrivent nos camarades de Beyrouth, et partagé en fait selon l’appartenance religieuse, montre le danger de mort qu’il y a à engager dans le monde arabe une lutte, fût-elle populaire, sans que soit posée l’alternative révolutionnaire sur la base de la lutte des classes. Danger de mort pour les authentiques forces progressistes, ou de gauche, ou révolutionnaires, et danger de mort pour les masses abattues dans une « guerre totalement négative », selon nos camarades.

Était-elle aussi totalement négative dès le début ? C’est un point important, crucial même, sur lequel on peut se prononcer clairement : la guerre libanaise a changé de caractère. La première phase, au printemps 1975, a vu la réplique des forces de gauche, le début d’une organisation populaire d’autodéfense dans les quartiers et les villages, la participation des masses les plus déshéritées (les paysans chiites du Sud-Liban, les réfugiés palestiniens, les chômeurs nombreux frappés par la crise économique), l’entrée en scène du prolétariat et du sous-prolétariat — face à l’attaque lancée par les phalangistes contre la résistance palestinienne et les forces de gauche libanaises. On pouvait alors espérer le renversement des directions traditionnelles et l’émergence d’une lutte populaire révolutionnaire, ou tout au moins la fin de la « démocratie confessionnelle », comme nous l’avons écrit dans le dernier numéro de Khamsin. C’est lors de la reprise des combats en août-septembre de l’année dernière, avec les nouvelles formes de lutte consistant en des bombardements aveugles de quartiers et de villages entiers, que la reprise en main confessionnelle a eu lieu. La résistance palestinienne a sa part de responsabilité dans cette évolution : « Le gros des bombardements était le fait du mouvement de résistance, car les forces progressistes n’avaient pas de grosse artillerie. Les gros calibres étaient entre les mains de la Saïka et des forces du Yarmouk, qui font partie de l’Armée de libération palestinienne [tous deux d’obédience syrienne] », déclara Yussif Al-Haytham, du Front populaire de libération de la Palestine dans une interview publiée récemment par M.E.R.I.P. Reports.

Parler aujourd’hui de forces progressistes islamo-palestiniennes en opposition aux forces réactionnaires chrétiennes devient une aberration, autant que qualifier le régime du Ba’as syrien de régime progressiste.

Au fond, au Liban comme en Israël, en dépit de grandes différences, la question posée à la gauche révolutionnaire est toujours celle des alliances de classes possibles, des slogans mobilisateurs et des objectifs correspondant à la combativité des masses. La guerre du Liban est aussi « totalement négative » de par les occasions manquées, et la gauche libanaise, qui s’exprimait à travers une organisation comme l’O.A.C.L. (Organisation d’action communiste au Liban), a d’entrée en jeu subi une défaite à cause de ses alliances (dans le « front progressiste ») et de son programme : « Un communiste libanais, c’est un révolutionnaire au sens de votre XVIIIe siècle. Nous nous battons pour une vraie démocratie bourgeoise, pour que les bourgeois libanais assument enfin la direction d’un Etat moderne », déclare un des dirigeants de l’O.A.C.L. à Libération (22 mars 1976). Cette ligne politique et le concept de lutte et d’alliance de classes qui était à sa base ont été engloutis dans le gouffre confessionnaliste.

« Malgré ses horreurs, écrivent nos camarades, cette guerre aura eu l’avantage de démasquer une certaine gauche “nationale et progressiste” aux yeux des masses. […] Avant qu’une troisième force — qui n’ait pas plongé dans les horreurs du combat — se lève, il faudra se débarrasser du complexe de parti. Un courant idéologique nouveau va souffler, retournant aux sources du peuple courageux et respectant la culture populaire. »

[voir le suivant : 1. Vivre ensemble Entretien entre Saïd Hammami, représentant de l’Organisation de la libération de la Palestine (O.L.P.) à Londres, et Moshé Machover, de l’Organisation socialiste israélienne (Matzpen)]

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